Les charmes de la marche de Frédéric
À quelques jours du bouclage du dernier numéro de la revue Geste, qu’on consacrait à « Ralentir », mon amie Sarah et moi-même, on a eu l’idée de publier la partition des Charmes de la marche, que Frédéric avait composée en 1993, et de l’accompagner d’un texte qu’il aurait écrit.
J’ai d’abord envoyé par mail le fichier mp3 de sa pièce aux autres membres du comité de rédaction, qui l’ont trouvée très belle. Alors j’ai demandé à Frédéric si ça lui disait, et il a répondu oui, mais il n’avait pas très envie d’écrire un texte.
Nous l’avons donc retrouvé à la terrasse du Danube, et nous avons pris des notes à partir de ce qu’il disait, puis nous en avons fait un petit texte, qui condense ses paroles. On a transcrit littéralement certaines de ses phrases ou de ses expressions, mais c’est vrai que l’on ne parvient pas, en le lisant, à entendre le son de sa belle voix qui portait si loin, ni de la vitesse incroyable avec laquelle il parlait (qui produisait chez moi, à chaque fois que je le voyais, une accélération momentanée de mon rythme cardiaque, comme s’il fallait que mon corps s’adapte à ces temps et ces espaces autres qu’il déployait autour de lui). Comme toujours, il était accompagné de son sac à dos multicolore, rempli de bouquins, de partitions, de son I-Pod sur lequel il me faisait écouter parfois des trucs « génialissimes » (je crois que nous sommes nombreux, l’ayant connu, à avoir adopté ces -issime qui prolongeaient ses adjectifs pour souligner toute son implication) qu’il avait découvert par je ne sais quel moyen.
Cigarette après cigarette, Leffe sur Leffe (pour lui ; moi je n’ai jamais aimé ça, et d’ailleurs, Frédéric n’a pas toujours bu de la Leffe : il s’y est mis quand il a commencé à gagner de l’argent grâce à l’Opéra, mais quand je l’ai rencontré, qu’il habitait rue de la Lune, il était souvent à la dèche, fouillant parfois dans ses affaires dans l’espoir de retrouver une feuille de la Sécu pour renflouer un peu son compte bancaire), comme à chaque fois qu’on voyait Frédéric, quand on l’a quitté il était très tard, nous étions épuisés, mais pleins à craquer de toute l’énergie qu’il nous avait donnée, et avec un désir fou de le revoir très vite.
C’est Marie, sa nièce qu’il aimait tant, qui me l’a fait rencontrer en 1997 je crois au festival Musica de Strasbourg, lors d’un concert Aperghis où lui comme moi avions trouvé tout ça à chier (Frédéric avait quand même percuté sur le tout début, où six orgues positifs répartis autour du public entraient successivement sur la même note — d’ailleurs, il le disait souvent, beaucoup de pièces commencent très bien, puis après c’est le tunnel, qui parfois dure longtemps). J’ai alors découvert Journey to Inti qui me fascinait. (Il n’a jamais voulu me faire entendre B-Attitude, parce qu’il n’était pas content de l’interprétation, et quand on l’a diffusé lors de la messe de son enterrement, c’était la première fois que j’écoutais cette chose si extraordinaire.)
Nous avons ensuite Frédéric et moi beaucoup discuté de musique chez les parents d’Anne, Marie et Stéphane (dont, par la suite, il me parlait régulièrement, tout comme il me parlait de tous ces gens extraordinaires, si nombreux lors de l’enterrement, qu’il rencontrait, des rencontres qui fonctionnaient pour lui comme un coup de foudre). Nous aimions les mêmes choses (Arvo Pärt, Steve Reich, etc.) pour des raisons différentes, tandis que je découvrais l’existence de la musique contemporaine, et de ce phénomène vraiment incroyable qu’il existe toujours des gens, dans ce monde, qui, comme lui, écrivent de la musique. Puis nous nous échangions très souvent des lettres, et l’on s’envoyait des tonnes de cassettes de ce que l’on avait découvert. Ainsi Frédéric m’a-t-il fait connaître Andriessen, qui lui avait donné des cours de composition, et dont il adorait la radicalité et la personne, et surtout Szymanski, ce compositeur polonais inconnu mais écrivant des choses extraordinaires, et puis d’autres bonshommes que l’on n’entend quasiment jamais ici : Skempton, Davidson, Fox, etc., dont il recevait les partitions au kilo depuis le Canada, les Pays-Bas, etc., et qui faisaient des piles dans le bazar gigantesque de son petit deux-pièces rue de la Lune. De longues conversations téléphoniques aussi, ponctuées d’extraits musicaux qu’il me jouait au piano, scandées par l’allumage d’une nouvelle cigarette (il faillit un jour cramer une de ses machines, la confondant avec un cendrier, et j’assistai à cinq cents kilomètres de distance aux tentatives d’extinction). Frédéric m’a donné tellement.
Lorsque j’ai déménagé à Paris, je l’ai vu régulièrement, quand nos emplois du temps nous le permettaient, surtout au café, au Clairon de la Porte des Lilas entre l’Opéra et son appartement à Pantin qu’il a été si content de quitter. Cela durait, évidemment, des heures, de digression en digression, parlant de tout, la faim, le froid ou l’épuisement étant les seuls motifs pour se séparer. Lors de son déménagement rue du faubourg du Temple, qui l’a rendu fou de joie tout en reconnaissant que se l’approprier lui demandait du temps, il était déjà malade, mais il en parlait comme quelque chose de pas sérieux, qui se soigne bien aujourd’hui, et puis on continuait à se voir à la terrasse du Danube. Jusqu’au bout ç’a été comme ça, et quand je l’ai vu pour la dernière fois, le 9 avril, il était très amaigri, très faible après un long séjour à l’hôpital, mais, tout en disant que cela n’allait pas bien, il présentait toujours les choses comme si elles allaient s’améliorer, mais que ça prenait un peu trop de temps. On s’est fait un gros petit déjeûner au Nutella et au yaourts (et aux cigarettes), que j’avais achetés au Monoprix affreusement bobo de la rue du faubourg du Temple. Je ne suis pas encore parvenu à effacer les SMS qu’on s’est envoyé pour tenter de trouver un créneau pour se voir. Le 9 avril : « J’en suis o ptit dej. Arrive qd tu veux avec de quoi accompagner le café ! ». Le 6 avril : « Vendredi midi ? ». Le 5 avril : « Pas commode today, un autre ok pour toi ? », puis : « Ok ». Le 13 mars : « Back home ! Veux-tu grignoter un truc dm1 soir ? ». Le 10 mars : « Encore hospitalisé… juskà f1 de week je pense. Jdonne des news qd j’ai enfin un pied chez moi ! ». Le 2 mars : « Jreste à l’hosto tte cette week. Jt’apelerai en sortant ! », puis : « Ja ja, jsuis entre de bonnes mains ! ». Le 27 février : « Ja, bien sur, voyons-nous next week. J’en saurai + sur mon e. du temps lundi, jtapel. F. ». Le 23 février : « Tonight, minidiner at home vers 18h30, avec ma nièce anne (les chansons “floating being” et gael charbeau, (un fan d’anne), qui dirige la revue Particules. ça serait bien que vs vs rencontriez, pensé-je. Branché ? » (je n’avais pas pu venir). Le 3 février : « Prolifération et radiophonie, ne nous perdons pas de vue ! A soon. F » (« Prolifération » est le thème du prochain numéro de Geste, et nous avions eu l’idée de faire, Sarah, lui et moi, une pièce radiophonique).
Lors de la soirée de lancement du numéro de Geste où Les charmes de la marche figuraient, on avait prévu qu’il joue cette pièce, mais il était accaparé par le concours qu’il devait passer à l’Opéra. Travailler sur Liszt, qui était au programme, était pour lui un calvaire (il trouvait ça super mal écrit, de même que certaines œuvres de Bach… petite provocation Frédériquesque, comme de marteler qu’on exerçait aujourd’hui une censure à l’encontre de la musique stalinienne). On peut entendre Les Charmes de la marche dans le CD qu’il a fait, Les Jardins cycliques (il doit en rester un bon paquet chez Pierre Dugowson, qui l’a produit), où sa musique croise des œuvres du XVIIIe siècle et d’autres pièces de « musique minimale » (il mettais toujours l’expression entre guillemets, il a même écrit un pièce dont le sous-titre est : « Easy listening, yes ! Easy composing, no ! », une raison pour laquelle ces derniers temps il préférait faire de la musique pour l’image, il y prenait vraiment du plaisir). Mais il y a d’autres très belles choses qu’il a écrites, et parmi mes préférées le merveilleux D’autres yeux sur la même chose à partir du thème de L’Offrande musicale de Bach, ou une pièce pour quatuor à cordes dont je ne me souviens plus le titre exact — quelque chose comme : Après la révolution je suis rentré chez moi. Mais il y a tant d’autres si belles choses… À chaque fois cela partait d’un concept, et cela restait simple, à l’image des Charmes de la marche, une simplicité qui permettait à celui qui l’écoutait d’entrer dans cet espace et ce temps autres que la présence de Frédéric faisait rayonner, d’y résider, d’en ressortir rempli d’une grande énergie.
Voici sa partition et son texte :




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